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Dans son numéro du mois de juillet 1909 et sous le titre "Le préjugé contre les mœurs", la revue littéraire Akadémos publie un très long texte sur l'homosexualité signé par Guy Delrouze. L'auteur tente de réhabiliter l'homosexualité en montrant que les humains ont une structure hermaphrodite et que depuis plusieurs millénaires, l'homosexualité est fréquente et attestée dans toutes les civilisations, à toutes les époques. En 1909, l'homosexualité n'est pas officiellement criminalisée en France mais dans les faits, les "invertis" font l'objet d'un puissant rejet. Si une "communauté homosexuelle visible existe à Paris, ailleurs en province les partisans de "l'autre amour" restent des parias. Le texte est assez difficile et daté pour un lecteur d'aujourd'hui. Voilà quelques extraits les plus intéressants.

G.

"L'homosexualité n'est pas seulement passionnante pour notre investigation, elle exige notre respect et la révision d'un procès inique. Elle ne relève plus de la criminologie, ni même de la pathologie, mais du droit commun de l'amour libéré. Il ne s'agit donc pas d'une secte de vicieux réclamant un statut immoral, mais de milliers, de millions d'individus doués, valables, utilisables par une société intelligente et que proscrit la nôtre pour des motifs abolis. Le cadavre d'une morale morte ne peut pas faire contre poids dans la balance de la justice à la dignité, à la liberté de tant d'hommes... (…) Mais il n'est pas de question où n'apparaissent plus curieusement la facticité en même temps que la malice du préjugé anti-charnel que celle de l'homosexualité. Une telle accusation ne mène plus au bûcher, il reste le bagne. Nous ne dresserons pas un martyrologe, il serait trop long. Des procès se sont déroulés, se déroulent en Angleterre et en Allemagne qui paraîtront pour une humanité plus éclairée ce que les procès de sorcellerie nous semblent au Moyen Age. Nous aurions tort cependant en France de nous targuer de plus d'intelligence. Si notre Code, grâce aux excellentes raisons personnelles du législateur Cambacérès et à l'indulgence méditerranéenne de Napoléon, reste muet sur ce chapitre, l'esprit de nos juges garde d'invétérées routines et M. Rémy de Gourmont signalait l'autre jour avec stupeur la bouffonnerie alarmante du ministère public qui, requérant contre Renard, se montrait allant par une progression certaine de « l'homosexualité au crime ».
Que de telles niaiseries puissent être proférées en plein prétoire, de tels arguments apportés à la demande d'une tête en la première décade du xxe siècle, voilà qui confond. L'esprit a été ouvert, la réflexion facilitée par un nombre d'ouvrages de science de physiologie, d'histoire, on discute (avec plus de liberté parfois que de goût) des problèmes que la religion et la bienséance écartaient naguère des conversations ; des ligues, des revues se sont fondées à l'étranger dans le but de relever de la condition de malfaiteurs et de parias une part considérable de l'humanité (on commence à peine à en soupçonner l'importance); malgré tout cela, des paroles comme celles-là peuvent être prononcées par un magistrat investi d'une des plus hautes fonctions de l'Etat, fonction sous-entendant culture, intelligence et sagacité ! Il faudrait à plus forte raison désespérer de la foule si son bon sens réaliste ne subsistait pas. Elle présente cependant elle aussi des cas de phobie curieuse (1). Cette réprobation, d'où date-t-elle? Quelle est son origine ?
(1) N'en doutons pas, si Renard a été condamné, c'est parce qu'il était homosexuel.
C'est un très ancien atavisme, La morale de la horde traquée par les fauves, les tribus rivales, fut avant tout : « Multipliez ». Il fallait des guerriers et des mères de guerriers. Le plus grand crime fut l'amour infécond. Toutes les malédictions de l'ascétisme, toutes les sanctions qui en dérivent se sont superposées à ce tabou primitif. La planète s'est peuplée, fournissant les conquérants de soldats pour leurs hécatombes, les fléaux de victimes pour leurs charniers, les idéologues et les hommes d’État eurent ce casse-tête à résoudre : la question sociale. Le nombre des vivants continue à croître.
Pourtant sur certains points d'extrême civilisation il reste stationnaire. Une prudence semble avertir la race de ce danger terrible et que les statistiques nous montrent imminent : La surpopulation. Ce danger créera une morale nouvelle dont les pressentiments s'affirment de toute part.
C'est la servir, c'est satisfaire à un devoir de justice que de tenter dès maintenant de préciser l'attitude permise en ce commencement de siècle à 1' « honnête homme » devant cette question particulièrement instructive. Le vieux prince de Polignac disait au moment du procès d'Oscar Wilde qu'elle était pour lui une pierre de touche de l'intelligence de ses interlocuteurs. Il y a plus : elle est une épreuve de caractère. Il a fallu du courage à M. Paul Adam pour écrire que les écarts reprochés au poète anglais « lésaient moins que l'adultère ». Il a fallu du courage à M. Richepin pour parler sans comédie d'indignation de l'homosexualité à propos d'une pièce de l'an dernier. Ces critiques nous excuseront de leur faire honneur d'une si piètre bravoure, mais elle reste exceptionnelle. Et si, comme Leibnitz, certains de nos philosophes peuvent affirmer qu'ils « ne méprisent presque rien », si les commensaux d'hommes comme Anatole France ou M. Maurice Moeterlinck savent à quel point leur attention de psychologues est portée vers ces aspects rares du problème sexuel, familiers à leurs génies préférés depuis Platon à Shakespeare et Vinci, ce sujet considéré comme scabreux n'est jamais traité par un écrivain ou un penseur dans un journal ou une revue, et n'arrive au public qu'au hasard de reportages, sous la pression d'une actualité quelconque. Les directeurs de journaux et de revues en sont assurément les premiers responsables. Telle est la crainte de l'opinion, et de l'argument si bien nommé : Ad hominem ! Si peu de ces consciences se sentiraient elles donc pures ?
Il ne s'agit point ici de célébrer des héros ni des apôtres, mais seulement d'éclairer des individus de cerveaux et de caractères moyens. Voici les notions les plus récentes de la recherche moderne sur le chapitre obscur de l'homosexualité. La plupart ne sont point nouvelles, seules quelques conclusions suggérées pourront le paraître. Je dis suggérées par crainte de tout ce qui pourrait sembler dogmatique ou prétentieux. Ceci n'est point un catéchisme.
L'homme et la femme dans leur constitution physique sont bisexués. Les organes essentiels de chaque sexe se retrouvent chez l'autre plus ou moins modifiés. Cela est d'observation vulgaire. Nous savons que l'embryon dont le développement résume les étapes de l'évolution tout entière est hermaphrodite assez tard : Nous ignorons ce qui décide son choix parfois hésitant et où ne se concertent pas toujours, semble-t-il, la morphologie anatomique et la psychologie. Le corps opte pour un sexe, le système nerveux plus ou moins pour un autre. Est-ce là un désordre? qu'en savons-nous ? A quelle fin agit la nature éternellement en mal de se dépasser ? Nous y reviendrons tout à l'heure. En tout cas un tel phénomène est dans la nature. Il est non pas l'exception mais la règle. Nous serions aussi logiques de reprocher à un individu des tendances à l'homo-sexualité, que de l'incriminer d'être venu au monde avec des mamelles.
Chaque être est donc irréparablement signé par l'un et l'autre sexe, chaque être porte en soi la fatalité d'un double désir. Les coefficients respectifs de ces désirs varient à l'infini. L'un peut être nul. Ils peuvent en certains cas être égaux. On dirait que la nature cherche un équilibre. (…)
Ce dessein contient la vérité comme la chimère ; et les chimères que nous lui jetons, la nature en fera, pour peu qu'elle les en juge dignes, des vérités.
Le mot de chimère caractérise improprement l'hypothèse très valable et viable que nous proposons et d'après laquelle l'évolution poursuivrait, sans être parvenue à la fixer encore, la conception d'un type affranchi des limites du sexe, élevé à une notion de l'amour mieux qu'utilitaire et procréatrice, c'est-à-dire enrichie de possibilités multipliées, aussi différente de l'instinct primitif que la musique l'est du bruit. En ce type d'hypersexuel (nous pouvons risquer le mot) le sens de l'amour aura parcouru le même cycle que par exemple celui de l'ouïe chez l'animal : l'oreille, simple mécanisme défensif qui s'est créé pour avertir l'individu de l'approche du péril, est devenue en des âges moins troublés le véhicule des sensations par où l'homme approche le plus du divin : Un peu de loisir a suffi au miracle. Pour l'amour, sa besogne faite, voici le temps de ce loisir venu. Que dirions-nous d'un ukase d'en-haut, appuyé de foudres et de bitumes en pluie, qui défendrait à l'orchestre moderne l'infinie variété de ses combinaisons et bornerait sous peine de crime l'expression musicale à la conque des premiers pécheurs ou au silex entrechoqués de nos ancêtres troglodytes? Eh bien, l'amour subit une pareille tyrannie : La plus puissante influence civilisatrice n'est pas enchaînée moins stupidement.
(…)
En résumé, il demeure prouvé aux yeux de tout homme impartial et réfléchi que l'homosexualité, caractère physique du genus homo, est universellement répandue, comme elle a toujours été connue : Elle n'est pas un ferment nécessaire de décadence puisqu'elle coïncide souvent avec les facultés géniales qui peuvent servir avec le plus d'éclat une société. Elle est, si nous concluons avec Darwin et Gegenbaur, à un ancêtre androgyne des vertébrés, un atavisme, un geste ancestral, vénérable entre tous par son antiquité, une tradition en un mot !
D'autre part, la qualité parfois éminente des individus chez lesquels ressurgit cet atavisme défend de le classer comme une régression. Que signifie un tel mot du reste quand on ne connaît ni le départ ni l'arrivée? Savons-nous quelle piste perdue cherche à retrouver la nature? Donc, auguste par son recul dans le passé, esquissant dans l'avenir le schéma de possibilités qui seront un jour des lois, l'homosexualité n'est pas seulement passionnante pour notre investigation, elle exige notre respect et la révision d'un procès inique. Elle ne relève plus de la criminologie, ni même de la pathologie, mais du droit commun de l'amour libéré. Il ne s'agit donc pas d'une secte de vicieux réclamant un statut immoral, mais de milliers, de millions d'individus doués, valables, utilisables par une société intelligente et que proscrit la nôtre pour des motifs abolis. Le cadavre d'une morale morte ne peut pas faire contrepoids dans la balance de la justice à la dignité, à la liberté de tant d'hommes. Je pourrais dire de tous les hommes.
Il reste en effet à étudier, et ce sera l'objet d'un autre essai, les types infiniment variés de l'homosexuel, depuis l'ordinaire à caractères féminins prédominants, jusqu'au type supra-viril en qui s'essaie une formule supérieure du sexe. Entre ces deux extrêmes, qu'elle le veuille ou non, est comprise toute l'humanité."

GUY DELROUZE.

 

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