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Certains livres vous ouvrent tout particulièrement les yeux. C’est le cas du dernier « roman » que je viens de lire. J’écris « roman » avec des guillemets, car si le sous titre comprend bien la mention « roman historique », il s’agit plutôt de la retranscription d’un témoignage recueilli par l’auteur. Ou plutôt de multiples témoignages qui lui ont permis de raconter l’histoire d’Ernest et de Paul, deux copains d’école qui se découvrent une attirance mutuelle dans l’adolescence, et qui s’aimeront « pour la vie ». L’histoire commence à Metz dans l’après première guerre mondiale. Ernst vit dans le quartier juif de la ville, se découvre de manière fortuite une aversion charnelle pour les femmes et cette attirance pour un garçon, qui lui semble au départ plus que contre nature. C’est que le discours ambiant relègue les homosexuels à l’état de grands malades, réprouve cet « autre amour » dans un silence et un mépris profond. Ernst et Paul vivront cet amour dans la plus stricte clandestinité jusqu’à la mort de Paul dans les camps nazis pendant la seconde guerre mondiale.

Triste récit, on peut le dire, éclairé des mille souvenirs de cette relation pétillante, malgré un contexte terrible : celui de la montée des périls. Le fascisme en Italie, le nazisme en Allemagne. Ernest et Paul vivent et travaillent entre Metz, Mulhouse et Strasbourg, confrontés au racisme ordinaire des Alsaciens envers les lorrains, de presque tous envers les juifs, des catholiques envers les protestants et réciproquement… Lors de discussions avec quelques rares homosexuels rencontrés dans ces villes dans lesquelles les lieux de sociabilité « invertis » sont quasi inexistants et cachés, les deux amoureux découvrent que le Berlin de la République de Weimar représenterait pour les gays une sorte de havre de paix. Ils y découvrent en s’y rendant pour quelques jours, un quartier dans lequel ont fleuri bars, restaurants, cabarets et cercles ouverts à ces parias de la société, l’Allemagne considérant officiellement alors l’homosexualité comme un délit, mais tolérant plus ou moins leur présence visible dans certains quartiers des grandes villes. Durant cette semaine de grande liberté, les deux lorrains multiplient les rencontres, notamment avec des militants gays antinazis. Dans les mois qui suivront, l’accession de Hitler au poste de Chancelier entraînera la fermeture de ces lieux communautaires, et sera le prélude à la chasse des homosexuels.

Ce seront les fameux « triangles rose » (entre (5 000 et 15 000) dans les camps nazis, parmi lesquels un certain nombre d’homosexuels français (deux cent environ). Des homosexuels non reconnus après guerre comme « victimes des nazis » par la France, contrairement aux prisonniers politiques par exemple. Des homosexuels, disparus dans les camps ou rescapés, niés par la République. Parmi eux, Paul décède dans un camp pendant la Guerre, laissant Ernest orphelin de cet amour de vie.

Le roman s’achève en 2006, après un bond historique entre l’immédiat après-guerre et cette année 2006. Pour la première fois de sa vie, Ernst accepte alors de se rendre à une commémoration du 8 mai à Metz, car pour la première fois une gerbe y est déposée en mémoire des homosexuels déportés par les nazis. Il a fallu attendre un discours prononcé par Lionel Jospin en 2001 pour que la déportation des homosexuels français soit enfin reconnue officiellement par un gouvernement en France… En Allemagne, cette reconnaissance s’est opérée en 1985…

G.

Les Ondes de la tourmente, roman de Marc Devirnoy, Mémoires collectives éditions.

Pour en savoir plus, à lire un article universitaire sur le sujet : https://www.cairn.info/revue-d-ethique-et-de-theologie-morale-2006-2-page-77.htm

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